Hugo Pratt et la Franc-Maçonnerie : Décryptage des symboles initiatiques dans l’œuvre de Corto Maltese
Une analyse approfondie des liens entre l’engagement maçonnique du créateur vénitien et l’univers symbolique de son marin maltais
Introduction
La révélation en 1998 de l’appartenance d’Hugo Pratt à la franc-maçonnerie a ouvert une nouvelle grille de lecture de l’œuvre du maître vénitien. Loin d’être anecdotique, cette dimension initiatique irrigue profondément la série Corto Maltese et offre aux collectionneurs et historiens de la bande dessinée des clés de compréhension inédites. Cette étude se propose d’analyser les liens organiques entre l’engagement maçonnique de Pratt et la construction symbolique de son univers narratif.
Le parcours initiatique d’Hugo Pratt (1976-1995)
L’initiation vénitienne
Le 17 novembre 1976, Hugo Pratt est reçu apprenti franc-maçon par la Loge Hermès Trismégiste de Venise, dépendant de la Grande Loge d’Italie. Cette initiation marque l’aboutissement d’une quête spirituelle longtemps dissimulée. Pratt progresse rapidement dans la hiérarchie maçonnique : il devient Compagnon le 27 avril 1977, puis est élevé au grade de Maître le 26 septembre de la même année.
Son parcours se poursuit dans les hauts grades du Rite Écossais Ancien et Accepté. Le 11 novembre 1989, à Nice, il accède au 4e degré de Maître Secret, en présence des Souverains Commandeurs des Suprêmes Conseils du Grand Orient de France et de la Grande Loge d’Italie. Cette progression témoigne d’un engagement sincère, malgré ses nombreux voyages qui espacent parfois sa participation aux travaux de loge.
Un contexte historique particulier
L’initiation de Pratt intervient dans un contexte italien délicat. En 1976, la franc-maçonnerie italienne fait l’objet d’une campagne hostile, alimentée par le scandale de la pseudo-loge P2. Rejoindre l’Ordre à cette époque nécessite un courage certain, d’autant que les principaux partis politiques, Démocratie Chrétienne et Parti Communiste, affichent un antimaçonnisme virulent.
L’héritage familial : de la destruction à la restitution
L’engagement maçonnique de Pratt s’inscrit dans une rédemption familiale symbolique. Son père, Rolando Pratt, fasciste militant, avait participé en 1924 au sac de la loge vénitienne organisé par les milices de Mussolini. Parmi les objets dérobés figurait une épée maçonnique flamboyante, symbole de la fonction de Vénérable Maître.
Cette épée, conservée dans la famille, hantera la mémoire d’Hugo Pratt. Lors de son initiation en 1976, dans un geste chargé de sens, il restitue l’épée à la loge Hermès. Ce moment, immortalisé par Luigi Danesin qui assistait à la cérémonie, révèle la dimension cathartique de l’engagement maçonnique de l’auteur.
La bibliothèque initiatique de Pratt
La passion de Pratt pour l’ésotérisme se matérialise dans sa bibliothèque de près de 20 000 volumes, dont environ 200 ouvrages consacrés à la franc-maçonnerie. Cette collection témoigne d’un intérêt profond et documenté pour les traditions initiatiques, bien antérieur à son entrée en maçonnerie.
Ses recherches embrassent les sociétés secrètes du monde entier : confréries africaines, rites amérindiens, sociétés précolombiennes, traditions océaniennes. Cette approche comparatiste nourrit son œuvre d’une dimension anthropologique unique dans la bande dessinée.
L’œuvre maçonnique : analyse des albums emblématiques
Fable de Venise (1977) : le testament vénitien
Fable de Venise constitue l’œuvre la plus explicitement maçonnique de Pratt. Publié en 1977, soit un an après son initiation, l’album transpose fidèlement l’atmosphère de la loge Hermès. Pratt reproduit avec une précision documentaire l’architecture du temple, représente les frères de sa loge sous les traits de personnages fictifs, et inscrit l’action dans le Fontego degli Arabi, devenu la loge maçonnique.
L’intrigue s’articule autour de la quête de la « Clavicule de Salomon », émeraude légendaire aux pouvoirs ésotériques. Cette pierre évoque la tradition maçonnique de la pierre philosophale et du Temple de Salomon, références centrales de la symbolique de l’Ordre. Le récit met en scène la confrontation entre les francs-maçons et les milices fascistes, écho direct de l’histoire familiale de Pratt.
Les symboles maçonniques jalonnent l’album : l’équerre et le compas apparaissent dans les décors, les références aux colonnes Jakin et Boaz ponctuent les dialogues, et « l’Escalier des rencontres » évoque les degrés d’initiation. La présence du dieu Abraxas, figure gnostique chère aux hauts grades maçonniques, révèle la maîtrise de Pratt des références ésotériques les plus complexes.
Les Helvétiques (1924) : l’initiation déguisée
Dans Les Helvétiques, Pratt transpose les épreuves de l’initiation maçonnique sous le voile de la mythologie helvétique. Les épreuves que traverse Corto s’inspirent directement de la cérémonie d’initiation au grade d’apprenti : les voyages symboliques, la confrontation avec les éléments, la rencontre avec la mort.
La présence d’Hermann Hesse, écrivain fasciné par les traditions orientales et l’alchimie, n’est pas fortuite. Hesse incarne cette quête spirituelle qui caractérise l’approche de Pratt. Les références aux sociétés secrètes suisses s’inscrivent dans la tradition des « Landsmannschaften », confréries étudiantes initiatiques.
Fort Wheeling (1994) : le testament maçonnique
Les dernières planches de Fort Wheeling, intégrées en 1994, constituent ce que les spécialistes nomment le « testament maçonnique » de Pratt. L’auteur y développe sa vision humaniste à travers l’initiation d’un Indien Iroquois, Thayendanegea, personnage historique authentique reçu maçon à Londres en 1776.
Cette séquence illustre l’universalisme maçonnique, principe fondamental de l’Ordre qui transcende les clivages culturels et raciaux. Pratt y défend une conception de l’initiation comme dépassement des particularismes, vision qui résonne avec sa propre expérience de voyageur cosmopolite.
La symbolique maçonnique dans l’univers de Corto Maltese
Les outils du maçon : équerre, compas et règle
L’équerre, symbole de droiture morale, apparaît fréquemment dans les compositions de Pratt. Dans Fable de Venise, elle structure les cadrages architecturaux de la loge. Le compas, instrument de mesure spirituelle, ponctue les décors par sa géométrie circulaire. Ces références, discrètes mais constantes, révèlent une imprégnation profonde de l’univers symbolique maçonnique.
La géométrie sacrée
Pratt maîtrise parfaitement la géométrie sacrée, fondement de l’art royal maçonnique. Ses compositions obéissent souvent aux proportions du nombre d’or, et ses architectures reproduisent les canons du Temple de Salomon. Cette rigueur géométrique, héritée de sa formation d’architecte, trouve dans la symbolique maçonnique un prolongement spirituel.
Les couleurs symboliques
Le blanc et le noir, couleurs fondamentales du pavé mosaïque maçonnique, dominent l’œuvre de Pratt. Cette dualité chromatique évoque la lutte entre la lumière et les ténèbres, thème central de l’initiation maçonnique. L’usage parcimonieux de la couleur, notamment dans les aquarelles, renforce cette dimension symbolique.
Le personnage de Corto Maltese : un initié malgré lui
Le « franc-marin » : synthèse de l’idéal maçonnique
Corto Maltese incarne l’idéal du « franc-marin », concept développé par Pratt pour définir son héros. Cette expression joue sur l’homophonie avec « franc-maçon » et révèle la dimension initiatique du personnage. Comme le franc-maçon, Corto recherche la liberté spirituelle, pratique l’universalisme et refuse les dogmes exclusifs.
L’universalisme et la quête d’altérité
La démarche de Corto s’apparente à celle du franc-maçon : il voyage de pays en pays, s’initie aux cultures locales, et cherche à comprendre l’humanité dans sa diversité. Cette quête d’altérité, chère à Pratt, reflète l’idéal maçonnique d’universalité.
Le refus des dogmes
La célèbre déclaration de Corto : « Je ne crois ni aux dogmes, ni aux drapeaux » résonne comme une profession de foi maçonnique. Cette liberté de conscience, principe fondamental de l’Ordre, caractérise l’approche philosophique du personnage.
L’ésotérisme comparé : au-delà de la franc-maçonnerie
Les traditions initiatiques mondiales
L’œuvre de Pratt révèle une connaissance approfondie des traditions initiatiques mondiales. Les masques africains des Éthiopiques, les rites amérindiens, les mystères océaniens nourrissent ses récits d’une dimension anthropologique. Cette approche comparatiste enrichit la symbolique maçonnique d’apports exogènes.
La Kabbale et l’hermétisme
Pratt maîtrise les références kabbalistiques et hermétiques qui irriguent les hauts grades maçonniques. La Clavicule de Salomon évoque les traités de magie salomon ienne, et les références à Abraxas puisent dans la tradition gnostique. Cette érudition place Pratt parmi les rares auteurs de bande dessinée à maîtriser ces corpus complexes.
L’influence sur la bande dessinée contemporaine
Un précurseur de la BD initiatique
L’œuvre de Pratt ouvre la voie à une bande dessinée initiatique, genre qui se développera par la suite. Sa capacité à intégrer naturellement les symboles ésotériques dans ses récits d’aventure crée un nouveau langage narratif.
L’héritage prattien
De nombreux auteurs contemporains s’inspirent de l’approche prattienne : Christophe Gibelin avec Le Sursis, François Bourgeon dans Les Compagnons du crépuscule, ou plus récemment Éric Giacometti et Jacques Ravenne avec leurs thrillers maçonniques adaptés en bande dessinée.
Témoignages et documents d’archives
Les témoignages de Luigi Danesin
Luigi Danesin, ancien Grand Commandeur du Suprême Conseil d’Italie et ami de Pratt, livre dans ses mémoires des témoignages précieux sur l’engagement maçonnique de l’auteur. Il révèle notamment l’assiduité de Pratt aux travaux de loge et son refus de rédiger des planches selon les canons classiques : « Il nous disait que son moyen d’expression était le dessin et ses histoires, que c’était là qu’il développait ses conceptions philosophiques. »
Les objets personnels
Les décors maçonniques de Pratt, conservés par sa famille puis exposés au Musée de la Franc-maçonnerie, témoignent de son engagement sincère. Son tablier de Maître Secret, orné de la lettre Z (initiale du mot hébreu Zain), révèle sa progression dans les hauts grades.
Conclusion : l’initiation comme clé de lecture
L’appartenance maçonnique d’Hugo Pratt ne constitue ni un gadget biographique ni une grille de lecture exclusive de son œuvre. Elle révèle plutôt la cohérence d’une démarche artistique fondée sur la quête initiatique et l’universalisme humaniste.
Cette dimension maçonnique enrichit la lecture de Corto Maltese sans l’épuiser. Elle s’additionne aux autres influences – littéraires, cinématographiques, historiques – qui nourrissent l’univers prattien. Pour les collectionneurs et historiens de la bande dessinée, cette connaissance ouvre des perspectives d’analyse inédites et révèle la profondeur d’une œuvre qui transcende les codes du genre.
L’œuvre de Pratt démontre que la bande dessinée peut véhiculer les contenus les plus complexes sans perdre sa dimension populaire. Cette synthèse entre exigence intellectuelle et accessibilité narrative place Corto Maltese au rang des grandes créations de la littérature mondiale, confirmant l’intuition d’Umberto Eco : « Quand je cherche à me détendre, je lis un essai d’Engels, quand je veux quelque chose de sérieux, je lis Corto Maltese. »
Cette étude s’appuie sur les recherches de Pierre Mollier (Musée de la Franc-maçonnerie), les témoignages de Luigi Danesin, et l’analyse des planches originales exposées lors de l’exposition « Corto Maltese et les secrets de l’initiation » (Paris, 2012).



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