Astérix et Cléopâtre (1965) : L’apogée créatrice de Goscinny et Uderzo face au péplum hollywoodien

La maturation narrative d’un chef-d’œuvre

Astérix et Cléopâtre, sixième album de la série, paraît en juillet 1965 chez Dargaud après une pré-publication dans Pilote s’étalant du numéro 215 (5 décembre 1963) au numéro 257 (24 septembre 1964). Cette aventure marque un tournant décisif dans l’évolution de la série, constituant selon l’opinion critique unanime le premier album « absolument génial de bout en bout » de la saga. L’œuvre révèle une maturité narrative inédite chez Goscinny et une sophistication graphique nouvelle chez Uderzo, annonçant l’entrée définitive d’Astérix dans son âge d’or créatif.

L’intrigue prend racine dans un pari lancé par Cléopâtre VII à Jules César. Piquée au vif par les sarcasmes du Romain sur la supposée décadence de son peuple, la reine d’Égypte promet de faire édifier un palais somptueux en l’honneur de César en seulement trois mois. Cette gageure architecturale échoit à Numérobis, architecte alexandrin aux talents contestables, dont les constructions s’effondrent régulièrement. Conscient de l’impossibilité de la tâche, Numérobis fait appel à son vieil ami Panoramix, druide gaulois rencontré lors d’études druidiques communes.

Le voyage d’Astérix, Obélix, Panoramix et Idéfix vers l’Égypte ptolémaïque ouvre la série à un exotisme méditerranéen inédit. L’intrigue se développe selon une structure dramatique sophistiquée, alternant les obstacles dressés par Amonbofis, architecte rival jaloux, et ceux imposés par César lui-même, soucieux de ne pas perdre la face dans son pari. La construction du palais devient le théâtre d’une guerre d’usure entre les forces de l’ordre établi et l’ingéniosité gauloise, catalysée par la potion magique de Panoramix.

L’inspiration cinématographique : de Mankiewicz aux bulles d’Uderzo

L’album puise directement son inspiration dans le film Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz, sorti en 1963 et devenu la superproduction la plus légendaire de l’histoire hollywoodienne. Goscinny et Uderzo découvrent ce péplum titanesque ensemble dans un cinéma de Bruxelles, événement fondateur qui détermine immédiatement leur prochain projet éditorial. Cette rencontre avec l’œuvre de Mankiewicz ne se limite pas à une simple inspiration thématique mais influence profondément la conception esthétique et narrative de l’album.

La couverture de l’album constitue un hommage direct à l’affiche promotionnelle du film, reprenant sa composition, sa typographie et sa mise en page. Astérix et Obélix remplacent respectivement Jules César (Rex Harrison) et Marc-Antoine (Richard Burton) dans cette transposition parodique. Cette référence explicite s’accompagne d’une série de clins d’œil visuels disséminés dans l’album : le trône surmonté de la statue du dieu faucon Horus, les costumes et coiffures de Cléopâtre, l’architecture palatiale alexandrine reproduisent fidèlement les éléments iconographiques du film.

Cette appropriation créatrice révèle la capacité de Goscinny et Uderzo à transformer une référence culturelle contemporaine en matériau narratif original. Le film de Mankiewicz, connu pour ses excès budgétaires (44 millions de dollars, soit près de 400 millions actuels) et ses déboires de production, devient sous leur plume un terrain de jeu pour l’humour et la satire. L’ampleur pharaonique du projet cinématographique trouve son écho dans les dimensions colossales du palais de Cléopâtre, mais détournées vers la comédie plutôt que vers le drame historique.

L’influence du péplum hollywoodien des années 1960 dépasse le seul film de Mankiewicz. L’album s’inscrit dans un moment de fascination européenne pour les superproductions américaines à l’antique : Ben-Hur (1959), Spartacus (1960), La Chute de l’Empire romain (1964). Goscinny et Uderzo exploitent cette vogue du spectacle historique pour créer leur propre version parodique de l’épique antique, mêlant références savantes et humour populaire.

L’Égypte ptolémaïque : reconstitution historique et licence créatrice

La représentation de l’Égypte dans l’album témoigne d’une documentation historique soignée, tempérée par les nécessités comiques. L’action se déroule sous le règne de Cléopâtre VII (69-30 av. J.-C.), dernière souveraine de la dynastie ptolémaïque fondée par Ptolémée Ier Sôter, compagnon d’Alexandre le Grand. Cette Égypte hellénistique, synthèse entre traditions pharaoniques et apports grecs, offre un cadre idéal pour les aventures gauloises.

Alexandrie, capitale du royaume lagide, constitue le décor principal de l’aventure. La ville, fondée en 331 av. J.-C. par Alexandre le Grand, représentait à l’époque de Cléopâtre la plus grande métropole du monde antique avec près d’un demi-million d’habitants. Centre commercial majeur surnommé « le comptoir du monde » par Strabon, elle abritait la célèbre Bibliothèque et le Musée, sanctuaires du savoir hellénistique. Goscinny et Uderzo restituent cette grandeur urbaine à travers les vues panoramiques du port et les architectures monumentales du palais royal.

L’organisation sociale de l’Égypte ptolémaïque transparaît fidèlement dans l’album. La distinction entre l’élite grecque dirigeante et la population égyptienne indigène, caractéristique du royaume lagide, se reflète dans l’opposition entre les architectes hellénophones (Numérobis, Amonbofis) et les ouvriers égyptiens. Ces derniers, initialement réticents face aux méthodes constructives révolutionnaires, illustrent les résistances populaires aux innovations techniques, réalité historique bien documentée par les papyrus ptolémaïques.

Le personnage de Cléopâtre synthétise habilement les données historiques et les stéréotypes contemporains. Souveraine cultivée parlant huit langues selon Plutarque, fine diplomate et administratrice talentueuse, la Cléopâtre historique diffère sensiblement de l’image véhiculée par la propagande augustéenne et reprise par les péplums. Goscinny préserve son intelligence politique tout en accentuant son tempérament volcanique, trait de caractère attesté par les sources antiques.

Innovations graphiques et maturité artistique d’Uderzo

L’album révèle une évolution graphique majeure dans l’œuvre d’Uderzo. Le dessinateur atteint une maturité stylistique qui se manifeste dans le traitement de l’architecture, des foules et des paysages. Les vues d’Alexandrie déploient une maîtrise de la perspective et une richesse décorative inédites dans la série. Les colonnes, chapiteaux et bas-reliefs égyptiens témoignent d’une documentation archéologique précise, transcendée par l’invention graphique.

La représentation des hiéroglyphes constitue l’un des sommets comiques de l’album. Goscinny et Uderzo transforment l’écriture sacrée égyptienne en rébus humoristiques, exploitant le caractère figuratif de ces signes pour créer des jeux de mots visuels. Cette vulgarisation ludique de l’égyptologie révèle une connaissance approfondie du système hiéroglyphique, popularisé en France depuis les travaux de Champollion.

Les couleurs, confiées aux studios Dargaud, atteignent une somptuosité nouvelle. Les ors du palais de Cléopâtre, les bleus du Nil et de la Méditerranée, les ocres du désert composent une palette chromatique d’une richesse inégalée dans les albums précédents. Cette sophistication coloriste accompagne l’exotisme du décor égyptien et renforce l’impression d’opulence orientale.

La mise en scène d’Uderzo gagne en cinématographie. Les angles de vue se diversifient, alternant plans d’ensemble et gros plans selon les exigences dramatiques. La séquence de l’expédition au Sphinx de Gizeh révèle un sens de l’espace et du mouvement qui anticipe les techniques d’animation. Ces innovations préparent d’ailleurs l’adaptation cinématographique de l’album, réalisée dès 1968.

Le perfectionnement de l’écriture goscinienne

Astérix et Cléopâtre marque l’apogée de l’art narratif de Goscinny. Le scénariste y déploie toute sa maîtrise des ressorts comiques, multipliant les niveaux de lecture et les registres humoristiques. L’intrigue, parfaitement construite, alterne péripéties et moments de répit selon un rythme soutenu qui maintient l’attention du lecteur de bout en bout.

L’humour goscinien atteint ici sa pleine dimension. Les jeux de mots sur les noms propres (Numérobis/Numerobus, Amonbofis/Arnaque-au-blé) révèlent une inventivité linguistique constante. Les anachronismes, procédé récurrent de la série, trouvent en Égypte un terrain d’application privilégié : grèves ouvrières, bureaucratie administrative, tourisme de masse ponctuent le récit de références contemporaines.

Le personnage du scribe Misenplis, représenté sous les traits de Goscinny lui-même, constitue une mise en abyme de la création artistique. Son école par correspondance « Si vous savez dessiner, vous pouvez écrire » inverse le slogan publicitaire de l’École ABC (« Si vous pouvez écrire, vous pouvez dessiner »), soulignant la parenté entre écriture hiéroglyphique et bande dessinée. Cette réflexion métacréative révèle la conscience qu’ont les auteurs de leur propre art.

Les interventions du narrateur omniscient, procédé littéraire inhabituel en bande dessinée, renforcent la complicité avec le lecteur. Ces commentaires ironiques sur l’action créent une distanciation humoristique qui évite l’écueil du simple pastiche historique. Goscinny affirme ainsi la dimension parodique de son œuvre tout en préservant sa cohérence narrative.

La première adaptation cinématographique : naissance d’un phénomène transmédiatique

Le succès de l’album détermine immédiatement son adaptation cinématographique. Dès 1968, soit trois ans après la publication, Goscinny et Uderzo s’associent aux studios Belvision pour réaliser le second film d’animation de la série. Cette rapidité d’adaptation témoigne de l’impact immédiat de l’œuvre sur le public et les éditeurs.

Pierre Tchernia, complice de longue date des deux créateurs, collabore à l’écriture du scénario cinématographique. Sa connaissance de l’audiovisuel apporte à l’adaptation une dimension spectaculaire inédite. Les séquences musicales, signées Gérard Calvi, deviennent rapidement cultes : « Le pudding à l’arsenic », « Le bain de Cléopâtre », « Quand l’appétit va, tout va » s’imposent dans la mémoire collective française.

Le film, d’une durée de 72 minutes, bénéficie d’un budget supérieur à celui d’Astérix le Gaulois (1967). Cette amélioration des moyens techniques se traduit par une animation plus fluide et des décors plus raffinés. L’Égypte cinématographique de Belvision rivalise visuellement avec les superproductions hollywoodiennes contemporaines, adaptant l’esthétique péplum aux contraintes du dessin animé.

L’adaptation révèle certaines libertés prises avec l’album original. L’ajout de séquences musicales, absentes de la bande dessinée, transforme le récit en comédie musicale. Cette hybridation générique, caractéristique du cinéma d’animation français des années 1960, élargit le public potentiel de l’œuvre au-delà des seuls lecteurs de la série.

Le casting vocal rassemble les grands noms du doublage français. Roger Carel (Astérix), Jacques Morel (Obélix), Micheline Dax (Cléopâtre), Lucien Raimbourg (Panoramix) créent des voix définitives pour leurs personnages. Cette distribution prestigieuse contribue au succès populaire du film, qui dépasse les 2 millions d’entrées en France.

Contexte éditorial et révolution culturelle de 1965

La publication d’Astérix et Cléopâtre intervient à un moment charnière de l’histoire culturelle française. L’année 1965 marque l’apogée de la société de consommation gaullienne et l’émergence des loisirs de masse. Le tirage initial de 100 000 exemplaires, considérable pour l’époque, témoigne de la confiance de Dargaud dans le potentiel commercial de la série.

Le magazine Pilote connaît simultanément son âge d’or. Dirigé par René Goscinny depuis 1963, il atteint des tirages record de 250 000 exemplaires et s’impose comme le laboratoire de la bande dessinée française moderne. La prépublication d’Astérix et Cléopâtre sur dix mois (décembre 1963-septembre 1964) fidélise un lectorat croissant et assure une promotion optimale à l’album.

L’accueil critique de l’œuvre dépasse le cercle habituel des amateurs de bande dessinée. Les journaux « sérieux » commencent à s’intéresser au phénomène Astérix durant l’été 1965, symptôme de la légitimation culturelle progressive du neuvième art. Cette reconnaissance institutionnelle culminera avec le baptême officieux du premier satellite français « Astérix » la même année.

L’exportation immédiate de l’album révèle sa dimension universelle. Les traductions allemande, anglaise et italienne paraissent dès 1965-1966, amorçant la conquête internationale de la série. Le personnage de Cléopâtre, figure mythologique commune à toutes les cultures européennes, facilite cette réception transnationale.

Innovations techniques et évolutions de la série

Astérix et Cléopâtre introduit plusieurs innovations techniques durables dans la série. L’usage systématique des spécialités culinaires comme marqueurs identitaires (le gâteau empoisonné, les spécialités alexandrines) préfigure les développements gastronomiques du Tour de Gaule. Cette attention portée aux traditions alimentaires révèle l’influence croissante de l’anthropologie culturelle sur la création goscinienne.

La représentation des foules atteint une précision inédite. Les scènes de chantier révèlent la maîtrise acquise par Uderzo dans le traitement des compositions complexes. Cette technicité graphique trouve son aboutissement dans les séquences de festin final, véritables tableaux de genre à la richesse décorative exceptionnelle.

L’introduction de gags visuels récurrents structure désormais la narration. L’effondrement répété des constructions de Numérobis, les colères de Cléopâtre ponctuées de bris de vases, les réactions stéréotypées des légionnaires romains créent un système de signes comiques immédiatement identifiables. Cette codification humoristique facilite la mémorisation de l’œuvre et renforce son impact populaire.

Réception critique et postérité de l’œuvre

L’album révolutionne la perception critique de la bande dessinée française. Les chroniqueurs saluent unanimement la maturité narrative et graphique de l’œuvre, y voyant l’émergence d’un art français authentique face à la domination américaine du comic strip. Cette reconnaissance critique accompagne l’institutionnalisation progressive du neuvième art dans le paysage culturel français.

Le succès commercial immédiat (150 000 exemplaires vendus la première année) établit de nouveaux standards pour l’édition de bande dessinée. Ces chiffres exceptionnels encouragent les éditeurs à investir davantage dans la production graphique, amorçant la professionnalisation du secteur qui caractérise les décennies suivantes.

La postérité cinématographique de l’œuvre dépasse largement l’adaptation de 1968. Le film d’Alain Chabat Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2002) puise directement dans l’album de 1965, prouvant la pérennité de son inspiration narrative. Cette filiation créative sur quatre décennies illustre la capacité de l’œuvre à transcender les générations et les supports médiatiques.

Aspects de collection et variations éditoriales

L’édition originale de juillet 1965 présente plusieurs particularités bibliographiques recherchées des collectionneurs. Le dos imprimé porte la mention « Collection Pilote » et le quatrième de couverture arbore le système d’étoiles caractéristique des premières éditions Dargaud. La liste de 16 titres de la collection, répartie entre 13 « déjà parus » et 3 « à paraître », ne mentionne pas encore Astérix et Cléopâtre, particularité qui permet de dater précisément cette édition.

Les variations de couverture révèlent l’évolution des techniques d’impression. Les premiers tirages présentent des couleurs plus soutenues, particulièrement visibles sur les dorures du costume de Cléopâtre. Ces nuances chromatiques, dues aux ajustements des chaînes d’impression, constituent des indices précieux pour l’expertise des éditions originales.

Le tirage exceptionnel de 100 000 exemplaires, annoncé par Dargaud comme un record éditorial, relativise paradoxalement la rareté de l’édition originale. Cette abondance initiale explique la cote modérée de l’album sur le marché de la collection, généralement comprise entre 80 et 150 euros selon l’état de conservation.

Les planches originales de l’album ont malheureusement disparu, particularité unique dans l’œuvre d’Uderzo. Cette perte, probablement liée aux aléas de l’adaptation cinématographique de 1968, prive les collectionneurs d’art original d’un patrimoine graphique exceptionnel. Les quelques planches subsistantes, conservées dans des collections privées, atteignent des valorisations considérables lors de leurs rares apparitions sur le marché.

Influence sur l’évolution de la bande dessinée française

Astérix et Cléopâtre marque un tournant dans l’histoire de la bande dessinée française. L’œuvre démontre la capacité des créateurs français à rivaliser avec les productions anglo-saxonnes tout en préservant une identité culturelle spécifique. Cette réussite encourage l’émergence d’une école française de la bande dessinée, caractérisée par l’humour, la culture historique et l’excellence graphique.

L’influence de l’album sur les créateurs contemporains se manifeste immédiatement. Jean Giraud (Gir/Moebius), Jean-Claude Mézières, Philippe Druillet reconnaissent l’impact d’Uderzo sur leur formation artistique. Cette filiation créative structure l’évolution de la bande dessinée française des décennies suivantes, de Métal Hurlant aux productions contemporaines.

La dimension parodique de l’œuvre inspire une génération d’auteurs satiriques. L’appropriation créatrice des références culturelles savantes, caractéristique du style goscinien, devient un procédé récurrent de la bande dessinée française. Cette approche post-moderne avant la lettre préfigure les évolutions esthétiques des années 1970-1980.

Conclusion : un chef-d’œuvre de maturité créatrice

Astérix et Cléopâtre représente l’accomplissement parfait de la collaboration Goscinny-Uderzo. L’album synthétise toutes les innovations narratives et graphiques expérimentées dans les opus précédents pour créer une œuvre d’une cohérence esthétique et d’une efficacité dramatique exceptionnelles. Cette maturité créatrice place l’album au sommet de la production française de bande dessinée des années 1960.

L’appropriation réussie de références culturelles contemporaines (le film de Mankiewicz) et historiques (l’Égypte ptolémaïque) révèle la capacité des auteurs à transformer leurs sources d’inspiration en matériau artistique original. Cette alchimie créatrice, caractéristique du génie goscinien et de la virtuosité graphique d’Uderzo, transcende la simple parodie pour créer un univers fictionnel autonome.

La postérité exceptionnelle de l’œuvre, confirmée par ses multiples adaptations et sa pérennité commerciale, établit Astérix et Cléopâtre comme un jalon majeur de la culture populaire française. Pour les collectionneurs et historiens de la bande dessinée, il constitue un témoignage privilégié de l’âge d’or créatif français, moment où l’excellence artisanale européenne rivalise victorieusement avec l’industrie culturelle américaine naissante.

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