Procès et mort de Staline d’Eugenio Corti

Procès et mort de Staline d’Eugenio Corti — Une tragédie à l’antique pour un siècle en ruines

Eugenio Corti (Lausanne, L’Âge d’Homme, coll. « Amers », n° 2, 1999 — trad. Isabelle Colin — 155 p.)


Il est des œuvres dont la singularité tient moins au sujet qu’à l’autorité morale et littéraire de celui qui les signe. Eugenio Corti, né en 1921 à Besana in Brianza dans la province de Milan, est envoyé en 1942 sur le front russe comme jeune officier d’artillerie. L’ensemble de son œuvre sera déterminé par cette expérience personnelle. Encerclées dans une poche aux côtés de la 298e division allemande, plusieurs divisions italiennes sont anéanties par un ennemi féroce et un froid polaire : seuls quelques-uns des 30 000 compagnons du jeune écrivain retrouveront leur patrie. De ce séjour au cœur même du dispositif soviétique naît une connaissance intime, viscérale, que nulle bibliothèque ne saurait procurer. Seul celui qui, comme Corti, a connu de l’intérieur la réalité de l’Union soviétique pouvait écrire un livre aussi raisonné sur le communisme.

Procès et mort de Staline — titre original Processo e morte di Stalin, rédigé en 1960-1961 — est une œuvre de théâtre. La tragédie fut représentée pour la première fois à Rome le 3 avril 1962 au théâtre della Cometa, par la compagnie de Diego Fabbri. Deux ans plus tard, en 1964, l’œuvre fut traduite en russe, et en 1969 en polonais par des exilés dissidents. Le texte russe eut la rare fortune de circuler dans l’Union soviétique à travers le samizdat, l’autoédition clandestine. La pièce fut ainsi, longtemps avant sa reconnaissance officielle, une œuvre de résistance lue sous le manteau — ce qui constitue, pour un texte de fiction, une forme de consécration que peu d’auteurs occidentaux peuvent revendiquer.

La forme : le retour à la tragédie grecque

Le premier mérite de Corti est d’ordre formel. L’originalité de cette pièce tient à sa structure, qui reprend celle de la tragédie grecque classique, avec l’intervention, entre chaque acte, d’un chœur représenté tantôt par les familles des victimes du tyran, tantôt par ses accusateurs. Ce choix n’est pas un artifice esthétique : il est programmatique. En convoquant la forme eschyléenne, Corti inscrit la chute de Staline dans la longue durée de la faute tragique, dans la tradition de la hybris et de son inévitable châtiment. L’unité aristotélicienne de lieu, de temps et d’action — la datcha de Kountsevo, les derniers jours du tyran, le cercle étroit de ses lieutenants — confère à la pièce une densité que diluerait tout traitement épique ou romanesque.

Le texte met en scène Boulganine, Kaganovitch, Khrouchtchev, Malenkov, Mikoïan, Molotov, ainsi que les membres de la famille de Staline, une galerie de gardes et de seconds rôles. La distribution elle-même est un commentaire : la tragédie se joue entre complices, et les accusateurs du tyran sont précisément ceux qui l’ont servi. Corti présente Staline comme victime et prisonnier de lui-même, de sa prétention à avoir voulu construire un système infaillible parce que scientifique — semblable au Capaneo dantesque, obstiné dans sa rébellion à Dieu. Le châtiment le plus cuisant réside dans l’abandon de ses plus proches collaborateurs, devenus accusateurs implacables.

La figure de Staline : profondeur tragique, non icône politique

La figure de Staline qui émerge de cette tragédie n’est pas celle d’un dictateur ordinaire imposant par la force son pouvoir et son idéologie. Le protagoniste que Corti décrit est avant tout un homme, approfondi avec soin psychologique et finesse littéraire — un homme que l’on peut qualifier de « tragique » parce que pleinement conscient que sa bataille n’est pas contre une partie adverse ou un pays étranger, mais contre quelque chose de plus grand que lui, à la manière dont le héros antique s’affronte aux dieux. Ce n’est pas là une réhabilitation, ni même une explication par l’empathie : c’est la rigueur formelle de la tragédie qui exige que le protagoniste soit doté d’une véritable intériorité, fût-elle monstrueuse.

La documentation et l’appareil critique

Chaque événement, chaque prise de position, chaque référence idéologique est accompagné de notes de bas de page renvoyant aux écrits de Lénine, de Staline, de Khrouchtchev. Ce n’est donc pas seulement une œuvre de fiction, mais une analyse du stalinisme dans le cadre du marxisme-léninisme, conduite avec les outils du dramaturge plutôt que ceux du polémiste. Cette dimension documentaire est essentielle pour comprendre la portée de l’œuvre. Corti n’écrit pas un drame à thèse en se contentant d’inventer : il construit une fiction rigoureusement étayée, dont la vraisemblance est vérifiable pièce à pièce. La lucidité de son analyse est telle qu’il fait dire à Khrouchtchev des choses que celui-ci n’exprimera publiquement que des années après la publication de la pièce.

Marginalité et destin éditorial

L’orientation pro-marxiste qui s’affirme dans la culture italienne à partir des années soixante entraîne l’isolement et la marginalisation de cette œuvre pendant des décennies. C’est précisément ce destin contraire qui confère à la pièce sa valeur de document culturel pour le collectionneur. L’édition française de L’Âge d’Homme — maison lausannoise qui aura eu le mérite de publier l’ensemble de l’œuvre de Corti en traduction, dont Le Cheval rouge — s’inscrit dans une politique éditoriale cohérente : faire entendre des voix marginalisées par les rapports de force intellectuels de leur époque.

Né en 1921 dans les contreforts alpins du Milanais, combattant sur le front de l’Est, Eugenio Corti était porteur d’une expérience unique dans l’histoire humaine. Depuis plus d’un demi-siècle, il aura poursuivi une réflexion sur la signification des idéologies apocalyptiques du XXe siècle, nourrie d’une foi chrétienne sans concession. Procès et mort de Staline est le volet dramatique de cette méditation — plus bref, plus tendu, plus concentré que Le Cheval rouge, mais non moins exigeant. La concision de l’écriture, alliée à la solidité de l’appareil doctrinal, fait de cette pièce une dissection littéraire d’une rare rigueur.

Pour le lecteur averti et le collectionneur, cette édition de L’Âge d’Homme — tirée modestement, aujourd’hui difficile à trouver en bon état — représente un objet littéraire et éditorial précieux : celui d’un texte fondamental de la littérature européenne du XXe siècle, écrit dans le feu de l’événement, longtemps tu par les bien-pensants, et rendu accessible en français grâce à la traduction d’Isabelle Colin.

Disponible sur

Laisser un commentaire