José Cabrero Arnal : Portrait d’un dessinateur entre deux mondes

Les années de formation barcelonaises (1909-1936)

José Cabrero Arnal naît le 6 septembre 1909 à Castilsabás, petit village aragonais de la province de Huesca, au sein d’une famille modeste. Ses parents migrent vers Barcelone dans les années 1920, à la recherche de meilleures conditions économiques, emmenant le jeune José découvrir l’effervescence de la capitale catalane. Cette migration précoce forge son identité catalane et urbaine, loin de ses origines rurales aragonaises.

Sa formation initiale l’oriente vers les métiers manuels. Il devient d’abord apprenti menuisier-ébéniste, acquérant une maîtrise technique qui se retrouvera plus tard dans la précision de son trait. Il exerce ensuite comme mécanicien sur des machines à calculer, métier qui révèle déjà son aptitude aux mécanismes complexes. Mais sa véritable passion demeure le dessin. Dès l’enfance, ses cahiers d’écolier débordent de croquis et de caricatures, au grand dam de ses instituteurs et de son père, qui considèrent cette activité comme une perte de temps.

L’Espagne des années 1920 vit une période d’ouverture culturelle qui permet l’émergence d’une presse spécialisée pour la jeunesse. José, alors âgé de 18 ans, saisit cette opportunité et publie ses premières bandes dessinées dans le journal TBO, référence de la bande dessinée espagnole. Il collabore ensuite aux revues KKO et Pocholo, développant progressivement son univers graphique peuplé d’animaux anthropomorphes. C’est durant cette période qu’il crée « Top el Perro », un chien espiègle qui préfigure déjà son futur personnage emblématique français.

La proclamation de la IIe République espagnole en avril 1931 ouvre une période d’espoir et de liberté créative. Barcelone, cœur économique et culturel du pays, devient un laboratoire d’expérimentations artistiques et politiques. Le jeune Arnal, bien qu’apolitique par nature, respire cet air de liberté qui nourrit sa créativité. Il développe un style reconnaissable, mêlant tendresse et irrévérence, caractéristiques qui marqueront toute son œuvre future.

L’engagement républicain et la guerre civile (1936-1939)

Le soulèvement militaire de juillet 1936 bouleverse radicalement l’existence d’Arnal. Sans appartenir à aucun parti politique, il se définit comme un « libertaire sans doctrine ni système », selon les mots de son ami Ferran Planes. Son engagement républicain procède davantage d’un refus viscéral de l’autoritarisme que d’une adhésion idéologique structurée. Dès les premiers jours du conflit, il prend les armes et rejoint les milices populaires.

Sa guerre se déroule sur plusieurs fronts, où il combat avec acharnement contre les troupes franquistes. Il est blessé à une jambe, blessure qui le handicapera légèrement pour le reste de sa vie. Parallèlement à son engagement militaire, il continue de dessiner, produisant des caricatures féroces des leaders fascistes européens. Ses croquis de Mussolini et Hitler révèlent déjà son talent pour saisir l’essence d’un personnage en quelques traits expressifs.

La défaite républicaine se profile dès 1938. Barcelone tombe en janvier 1939, contraignant des centaines de milliers de républicains à l’exode. Arnal fait partie de cette « Retirada », cet exode massif qui pousse près d’un demi-million d’Espagnols vers la frontière française. Il franchit les Pyrénées avec ses compagnons d’armes, emmenant dans ses bagages quelques dessins et l’espoir d’un refuge temporaire.

L’internement et la déportation (1939-1945)

L’accueil français réserve aux républicains espagnols une cruelle désillusion. Considérés comme des « étrangers indésirables » par le gouvernement Daladier, ils sont massivement internés dans des camps de fortune installés sur les plages du Roussillon. Arnal connaît successivement les camps d’Argelès-sur-Mer, du Barcarès, de Saint-Cyprien puis d’Agde. Les conditions y sont effroyables : baraqués à même le sable, exposés au vent marin et aux intempéries, les internés survivent tant bien que mal.

C’est dans ces camps qu’Arnal rencontre des hommes qui marqueront sa vie : l’écrivain Joaquim Amat-Piniella, les poètes Pere Vives i Clavé et Ferran Planes, le musicien Hernandez. Ces amitiés forgées dans l’adversité constitueront un réseau de solidarité crucial pour la suite de son parcours. Ensemble, ils organisent la résistance culturelle, maintenant vivante la flamme intellectuelle républicaine.

Pour échapper à l’internement, Arnal et ses compagnons s’engagent dans les Compagnies de Travailleurs Étrangers, la 109e CTE. Revêtus d’uniformes français de la Première Guerre mondiale, ils sont affectés à la ligne Maginot pour des travaux de fortification. Cette période d’attente se prolonge jusqu’en mai 1940, quand l’offensive allemande brise les défenses françaises.

La débâcle française transforme ces travailleurs étrangers en prisonniers. Capturés par les troupes allemandes, Arnal et ses compatriotes sont d’abord internés au Frontstalag 140 de Belfort, puis au Stalag XI-B en Prusse. Mais les autorités nazies réservent un sort particulier aux « Espagnols rouges ». Le 27 janvier 1941, Arnal fait partie du plus important convoi d’Espagnols déportés vers un camp de concentration nazi : destination Mauthausen, en Autriche.

Mauthausen : survie par l’art (1941-1945)

Mauthausen représente l’une des expériences concentrationnaires les plus terribles du système nazi. Arnal reçoit le matricule 6299 et découvre un univers où la mort constitue la norme, la survie l’exception. Sur les quelque 9000 « Espagnols rouges » déportés à Mauthausen, seuls 2000 survivront à la libération.

La survie d’Arnal tient à un concours de circonstances extraordinaire. Ayant oublié quelques dessins érotiques dans ses vêtements lors de son arrestation à Belfort, il est découvert par un garde SS qui, loin de le punir, éclate de rire et lui commande d’autres dessins. Cette anecdote, rapportée par Arnal lui-même, illustre l’arbitraire absolu du système concentrationnaire, où un talent artistique peut déterminer la frontière entre la vie et la mort.

Affecté d’abord au magasin des effets personnels des déportés, l’Effektenkammer, il échappe aux rigueurs du premier hiver autrichien. Il y travaille avec son ami Amat-Piniella, triant les objets personnels des nouveaux arrivants, spectacle quotidien de la déshumanisation nazie. Plus tard, sanctionné pour un vol de nourriture, il est envoyé à la carrière de Mauthausen, puis au kommando de Steyr-Münichholz, complexe industriel où les déportés fabriquent des armements.

Ces quatre années de déportation marquent à jamais le dessinateur. La faim, le froid, l’épuisement et les mauvais traitements détruisent sa santé. À la libération en mai 1945, il ne pèse plus que 45 kilos. Son expérience concentrationnaire nourrit plus tard l’œuvre de son ami Amat-Piniella, qui s’inspire de leur amitié pour son roman semi-autobiographique « K.L. Reich », témoignage majeur sur l’univers concentrationnaire.

La renaissance française (1945-1960)

La libération de Mauthausen ouvre pour Arnal une nouvelle phase d’existence. Rapatrié en France, il est envoyé en convalescence à Caussade, près de Toulouse, chez une famille d’instituteurs. Cette période de récupération physique et psychologique lui permet de rencontrer Denise, jeune serveuse dans un café, qui devient son épouse et son ancrage dans la société française.

Le retour à Paris fin 1945 se révèle difficile. Vêtu de son uniforme rayé de déporté, Arnal connaît la misère et dort parfois sur les bancs publics. Les Parisiens, émus par son apparence, lui donnent parfois de l’argent dans le métro. Cette période de dénuement contraste cruellement avec ses espoirs de liberté retrouvée.

Sa rencontre avec René Moreu, rédacteur en chef de Vaillant, marque le tournant de sa carrière française. Moreu, impressionné par son talent, lui ouvre les colonnes du journal L’Humanité, puis de Vaillant. Cette insertion dans la presse communiste découle logiquement de son parcours de républicain espagnol et de résistant antifasciste.

En 1946, Arnal crée la série « Placid et Muzo », mettant en scène les aventures d’un ours placide et d’un chat espiègle. Le succès est immédiat. Ces personnages s’installent durablement en couverture de Vaillant et marquent une génération d’enfants français. L’année 1948 voit naître son personnage le plus célèbre : Pif le chien fait sa première apparition dans L’Humanité le 28 mars, dans une histoire où il cherche de la nourriture et dérobe un os de dinosaure dans un musée.

Pif incarne parfaitement l’esprit d’Arnal : espiègle, débrouillard, sympathique aux faibles et moqueur envers l’autorité. Le personnage migre rapidement vers Vaillant, où il devient la vedette incontestée. Son succès populaire est tel que le magazine finit par adopter son nom : en 1965, Vaillant devient « le journal de Pif ». Cette transformation éditoriale reconnaît officiellement la place centrale du personnage dans l’identité du magazine.

L’âge d’or de Pif Gadget (1960-1980)

L’évolution la plus spectaculaire survient en 1969 avec la création de Pif Gadget. Cette révolution éditoriale transforme radicalement le paysage de la presse enfantine française. Le concept, génial dans sa simplicité, consiste à offrir un objet gratuit avec chaque numéro du magazine. Ces « gadgets » – pois sauteurs mexicains, mer de plastique, triops, œufs de dinosaures – captivent les enfants et assurent des tirages considérables, dépassant parfois le million d’exemplaires.

Arnal, désormais quinquagénaire, adapte son style aux nouveaux codes graphiques. Il développe un bestiaire complet autour de Pif : Hercule le chat, compagnon fidèle du chien, enrichit l’univers narratif. La série « Pif et Hercule » devient l’épine dorsale du magazine, accompagnée par les aventures continues de Placid et Muzo.

La créativité d’Arnal se déploie dans de multiples directions. Il crée ou reprend de nombreux personnages : Clopinet, Oscar le canard (rebaptisé Becdor), Gavroche et G. Latine, Gagman, Pince sans rire, Roudoudou et Riquiqui, Fifine et Fanfan, Zyppy le moucheron, Bouldegomme et Nez-au-Vent, Zéphirin et le Lutin, Nouche et Nigo. Cette prolifération témoigne d’une imagination intarissable et d’une capacité d’adaptation aux attentes du jeune public.

L’influence d’Arnal dépasse le simple divertissement. Ses histoires véhiculent subtilement des valeurs humanistes : solidarité, justice sociale, antimilitarisme, internationalisme. Dans une aventure de Placid et Muzo, les deux compères survolent un pays imaginaire dirigé par un dictateur « bardé de médailles », caricature transparente de Franco. Le message politique glisse ainsi dans le journal pour enfants.

La consécration et les difficultés personnelles

Le succès de Pif Gadget consacre Arnal comme l’un des dessinateurs français les plus populaires. Ses personnages accompagnent l’enfance de deux générations, de l’après-guerre aux années 1970. Pourtant, cette réussite publique masque des difficultés personnelles persistantes.

Sa santé, fragilisée par les années de déportation, se dégrade progressivement. Les séquelles physiques et psychologiques de Mauthausen ne le quittent jamais. Il souffre de troubles digestifs chroniques et d’une fatigue récurrente qui limite sa capacité de travail. Dès les années 1960, il confie progressivement ses personnages à d’autres dessinateurs, tout en conservant un rôle de supervision artistique.

Sa situation administrative demeure problématique. Malgré sa contribution exceptionnelle à la culture française, ses deux demandes de naturalisation sont refusées. Les autorités françaises invoquent son passé de « rouge espagnol » et ses liens avec la presse communiste. Il reste apatride jusqu’à sa mort, ne possédant comme document d’identité que sa carte de déporté.

Cette exclusion administrative reflète l’ambiguïté de la société française envers les exilés républicains espagnols. Appréciés pour leurs contributions culturelles et économiques, ils demeurent suspects politiquement, surtout dans le contexte de la Guerre froide. Arnal incarne cette contradiction : créateur d’un personnage devenu symbole de l’enfance française, mais privé de la nationalité française.

L’impossibilité de retourner en Espagne ajoute à sa mélancolie. Le régime franquiste, qui perdure jusqu’en 1975, lui interdit tout retour. Même après la mort du dictateur, Arnal ne reverra jamais sa terre natale. Cette coupure définitive avec ses origines nourrit une nostalgie discrète mais permanente, perceptible dans certains de ses dessins tardifs.

Les dernières années et la transmission (1975-1982)

Les années 1970 marquent une transition dans la carrière d’Arnal. Conscient de ses limites physiques, il organise progressivement la transmission de son héritage artistique. Roger Mars reprend notamment la série Pif et crée Pifou, le fils du célèbre chien, personnage reconnaissable à son langage enfantin : « Golp, glop lou, pas glop ! »

Cette période voit également l’émergence d’une nouvelle génération de créateurs dans Pif Gadget. Paradoxalement, le succès populaire de Pif le chien permet la publication d’œuvres plus ambitieuses : Rahan de Lecureux et Chéret, Corto Maltese d’Hugo Pratt, les Pionniers de l’espérance de Poïvet et Lécureux. Arnal, par son succès commercial, ouvre la voie à des créateurs qui marquent l’âge d’or de la bande dessinée française.

Sa discrétion personnelle contraste avec la notoriété de ses personnages. Contrairement à Hergé, Goscinny ou Uderzo, Arnal demeure un quasi-inconnu du grand public. Il refuse les interviews et les honneurs, préférant la tranquillité de sa résidence antiboise. Cette modestie reflète peut-être sa méfiance instinctive envers toute forme de personnalisation du pouvoir, conséquence de son expérience des dictatures.

José Cabrero Arnal s’éteint le 6 septembre 1982 à Antibes, le jour de ses 73 ans. Il disparaît sans avoir revu l’Espagne, emportant avec lui les souvenirs de sa jeunesse barcelonaise et l’amertume de l’exil définitif. Ses obsèques se déroulent dans la plus stricte intimité, conformément à sa volonté de discrétion.

L’ouvrage de Philippe Guillen : apports et méthode

Le livre de Philippe Guillen, publié en 2011 aux éditions Loubatières, constitue la première biographie complète consacrée à José Cabrero Arnal. Cet ouvrage de 174 pages comble une lacune historiographique importante, révélant enfin l’homme derrière le créateur de Pif.

Philippe Guillen apporte à cette entreprise biographique des qualifications particulières. Historien de formation et enseignant en lycée professionnel, il maîtrise les méthodes de la recherche historique. Sa naissance à Toulouse dans une famille de républicains espagnols lui confère une sensibilité particulière à la question de l’exil républicain. Ancien lecteur de Vaillant et Pif Gadget, il connaît intimement l’univers graphique d’Arnal.

Sa méthodologie repose sur un travail d’archives approfondi et une enquête de terrain minutieuse. Il a interrogé les documents d’archives françaises et espagnoles, rencontré les proches d’Arnal encore vivants, consulté les collections privées. Cette approche lui a permis d’accéder à des documents inédits : premières esquisses, caricatures de jeunesse, lettres personnelles, papiers de famille, photographies privées.

L’ouvrage se distingue par sa qualité matérielle. Édité au format album avec une couverture cartonnée, il présente une iconographie exceptionnellement riche. Les illustrations, nombreuses et soigneusement reproduites, sont toutes légendées et commentées. Leur provenance est systématiquement indiquée, témoignant du sérieux documentaire de l’entreprise.

La structure chronologique adoptée par Guillen permet de saisir les ruptures et continuités du parcours d’Arnal. L’auteur accorde une attention particulière aux deux premières périodes de la vie du dessinateur : les débuts barcelonais et l’épreuve de la guerre et de la déportation. Ces phases, moins connues que la carrière française, bénéficient d’un éclairage particulièrement fouillé.

La dimension historique constitue l’un des points forts de l’ouvrage. Guillen, en historien averti, replace le parcours individuel d’Arnal dans le contexte des grands bouleversements européens du XXe siècle. La guerre civile espagnole, l’exil républicain, la déportation nazie, la reconstruction française sont analysés avec précision, situant l’expérience personnelle du dessinateur dans la tragédie collective de son époque.

Cette contextualisation historique révèle la dimension exemplaire du parcours d’Arnal. Loin d’être un cas isolé, son itinéraire illustre le destin de milliers de républicains espagnols qui ont contribué à la reconstruction culturelle de l’Europe d’après-guerre. Son succès artistique français témoigne de la capacité d’intégration et de création des exilés politiques.

L’ouvrage présente néanmoins certaines limites. La dimension proprement artistique de l’œuvre d’Arnal est moins développée que l’analyse historique et biographique. L’absence de bibliographie complète et de commentaires esthétiques détaillés peut frustrer les amateurs de bande dessinée. Cette lacune s’explique par l’orientation principalement biographique du travail de Guillen, qui privilégie l’homme et son époque sur l’analyse de l’œuvre.

La période française tardive, celle du succès de Pif Gadget, bénéficie d’un traitement moins approfondi que les années espagnoles et de déportation. Cette disproportion tient sans doute à la discrétion d’Arnal sur cette période et à la difficulté d’accéder à des témoignages directs sur ses dernières années.

Malgré ces réserves, l’ouvrage de Philippe Guillen constitue un apport majeur à la connaissance de l’exil républicain espagnol et de l’histoire de la bande dessinée française. Il révèle la richesse d’un parcours individuel exceptionnel et contribue à la reconnaissance d’une figure injustement oubliée de la culture française contemporaine.

Cette biographie s’inscrit dans un mouvement plus large de redécouverte des contributions culturelles de l’immigration politique en France. Elle illustre comment des hommes et des femmes, chassés par la guerre et la dictature, ont enrichi le patrimoine culturel de leur pays d’accueil. L’histoire de José Cabrero Arnal témoigne de la capacité de l’art à transcender les frontières et les traumatismes, transformant l’expérience de l’oppression en source de créativité au service de la jeunesse.

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