Astérix le Gaulois (1961) : La genèse d’un mythe de la bande dessinée française
La naissance d’un personnage révolutionnaire
L’aventure d’Astérix le Gaulois débute le 29 octobre 1959 dans le premier numéro de Pilote, marquant une date fondatrice de la bande dessinée française. Créé par René Goscinny au scénario et Albert Uderzo au dessin, ce premier récit sera publié en album en octobre 1961 chez Dargaud, après une pré-publication qui s’étendra jusqu’au numéro 38 de Pilote le 14 juillet 1960.
La genèse du personnage s’inscrit dans un moment particulier de l’histoire éditoriale française. À deux mois du lancement de Pilote, Goscinny et Uderzo se retrouvent dans l’appartement d’Uderzo à Bobigny. Goscinny, songeant à une bande relevant du « folklore français », demande à son complice d’énumérer les grandes périodes de l’histoire de France. Après le paléolithique, Uderzo évoque les Gaulois, période qui s’impose comme une évidence car inédite en bande dessinée. En quelques heures, les deux compères créent le village gaulois et ses habitants.
La conception d’Astérix révèle la modernité de l’approche de Goscinny : contrairement aux héros habituels des bandes dessinées de l’époque, il imagine un personnage malin, au petit gabarit, prenant le contre-pied des archétypes traditionnels. Pour satisfaire les préférences graphiques d’Uderzo, il lui adjoint un second rôle au gabarit imposant qui devient, d’un commun accord, livreur de menhirs.
L’écosystème Pilote : révolution éditoriale de 1959
Le contexte éditorial de la naissance d’Astérix mérite une attention particulière. Pilote, créé par François Clauteaux, René Goscinny, Albert Uderzo, Jean-Michel Charlier, Jean Hébrard, René Ribière et Charles Courtaud, représente une révolution dans la presse jeunesse française. Le 29 octobre 1959, les 300 000 exemplaires du premier numéro sont immédiatement vendus, marquant un succès sans précédent.
Dans ses premières années, Pilote se distingue comme un magazine jeunesse diversifié qui, outre la bande dessinée, publie des nouvelles, romans, jeux, blagues et reportages en tous genres. La bande dessinée prendra progressivement une place de plus en plus importante au milieu des années 1960 pour occuper plus de 80% du périodique dès la fin de la décennie.
Le sommaire du numéro 1 de Pilote constitue un véritable trésor documentaire. Aux côtés d’Astérix, on découvre Tanguy et Laverdure, Barbe-Rouge, Lieutenant Blueberry (Charlier et Giraud), Lucky Luke (Morris). L’équipe des dessinateurs comprend Uderzo, Hubinon, Sempé, Tacq, Tillieux, Gaty, Poivet, Nortier, Dropy, Murtin, Dimpré et Boucrot. Pierre Véry entame un grand feuilleton inédit pour les jeunes intitulé « les héritiers d’avril », tandis que Raymond Kopa y donne une première leçon de football.
Cette révolution éditoriale s’inscrit dans une démarche de modernisation profonde de la presse jeunesse. Comme le rappelait André Franquin en 1981 : « Avant Astérix, la BD était pour enfants, il fallait les ménager. Goscinny n’avait pas du tout cette mentalité, il avait fréquenté aux États-Unis les gens de Mad, et il voulait faire en rentrant en France une BD pour tous. »
Spécificités narratives de l’album inaugural
L’album Astérix le Gaulois présente des caractéristiques narratives qui le distinguent nettement des œuvres ultérieures de la série. L’intrigue repose sur un espionnage romain : décidé à percer le mystère de la force surhumaine des Gaulois, le centurion Caius Bonus envoie un espion déguisé, Caligula Minus, qui découvre l’existence de la potion magique préparée par Panoramix.
Cette première aventure établit l’univers de référence de la série tout en présentant des particularités remarquables. Obélix, figure emblématique des albums ultérieurs, n’occupe qu’un rôle mineur dans ce récit inaugural. Le graphisme d’Uderzo apparaît encore hésitant, et Obélix est dessiné « dans le style Oumpah-Pah », autre création des auteurs. Cette esthétique primitive témoigne d’une recherche stylistique encore en cours d’élaboration.
L’album introduit les premières expressions latines qui deviendront caractéristiques de la série : « Quid ? » (première expression latine des aventures d’Astérix, prononcée par Jules César), « Ipso facto », « Sic », « Vae victis », « Ave », et « Alea jacta est ». Ces éléments linguistiques révèlent d’emblée l’érudition de Goscinny et sa volonté de créer une œuvre à double niveau de lecture.
Ancrage historique : la Gaule de 50 av. J.-C.
L’inscription de l’action en 50 av. J.-C. n’est pas anodine et révèle une connaissance approfondie du contexte historique antique. Le récit se situe « après la défaite de Vercingétorix », référence explicite à la bataille d’Alésia de 52 av. J.-C. qui marqua la fin de la résistance gauloise organisée contre Rome.
Cette période correspond effectivement à la phase de consolidation de la conquête romaine. Après huit années de guerre des Gaules (58-50 av. J.-C.), Jules César avait soumis l’ensemble du territoire gaulois. La défaite de Vercingétorix à Alésia en septembre 52 av. J.-C. avait marqué la fin de la grande coalition gauloise, même si des poches de résistance subsistaient encore.
Le personnage de Vercingétorix, évoqué dans l’album comme figure de la résistance vaincue, était effectivement le chef des Arvernes qui avait fédéré une partie des peuples gaulois dans la révolte de 52 av. J.-C. Sa capture et son exécution ultérieure à Rome en 46 av. J.-C., lors du triomphe de César, constituent des éléments historiques que Goscinny maîtrise parfaitement.
L’organisation militaire romaine présentée dans l’album, avec ses camps fortifiés (Petibonum, Laudanum, Babaorum et Aquarium), correspond aux réalités de l’occupation romaine. Les légions étaient effectivement stationnées dans des camps permanents (castra) disposés stratégiquement sur le territoire conquis.
Analyse esthétique et évolution graphique
Le style graphique d’Uderzo dans ce premier album témoigne d’une recherche artistique en cours d’affirmation. Bien que le dessinateur n’ait pas encore atteint sa pleine maturité graphique, son trait révèle déjà une expressivité et un sens de l’humour visuels remarquables. Les influences stylistiques sont multiples : on reconnaît des éléments issus de ses précédentes créations, notamment Oumpah-Pah, mais aussi une inspiration puisée dans les comics américains que Goscinny avait découverts lors de ses séjours outre-Atlantique.
Un détail technique mérite mention : la page 35 de l’album (planche 31) n’a pas été dessinée par Albert Uderzo. La planche ayant été perdue au moment de l’impression, elle fut entièrement redessinée par son frère Marcel Uderzo. Cette anecdote révèle les conditions parfois précaires de production éditoriale de l’époque.
L’édition originale se distingue par des « couleurs très Pop Art » qui ne se retrouvent pas dans les éditions ultérieures. Cette particularité chromatique confère à l’édition princeps une identité visuelle unique, particulièrement recherchée par les collectionneurs.
Variations éditoriales et bibliographie du collectionneur
L’étude bibliographique d’Astérix le Gaulois révèle une complexité éditoriale remarquable qui en fait l’un des albums les plus recherchés par les collectionneurs de bande dessinée.
L’édition originale, parue au troisième trimestre 1961, se caractérise par plusieurs éléments distinctifs : dos blanc comportant 3 titres (Astérix le Gaulois, L’école des aigles et le démon des caraïbes), quatrième plat sans étoile avec trois titres de « La Collection Pilote » sur une colonne, et surtout un cartouche « Dargaud » en jaune qui constitue un signe distinctif des deux premières éditions.
Cette édition originale aurait été tirée à 10 000 exemplaires répartis entre deux versions : une édition cartonnée cousue chez Dargaud et une édition brochée au Lombard. Le dépôt légal porte la mention « 3ème trimestre 61 » avec le numéro 96, et l’imprimeur est « Graffiche Cattaneo ». Contrairement aux éditions suivantes, cette première édition ne comporte pas de numéro d’éditeur.
Les rééditions ultérieures présentent des variations significatives permettant leur identification précise : apparition du dos « au menhir » avec différents nombres de titres selon les époques (5 titres en 1966 avec « Astérix et Cléopâtre » comme dernier titre, puis 6, 9, 11 titres selon les réimpressions), modification des mentions légales et des numéros d’éditeur, évolution de la présentation des auteurs en couverture.
L’argus actuel de l’édition originale d’Astérix le Gaulois en bon état avoisine les 100 euros minimum, pouvant atteindre des sommes beaucoup plus importantes pour des exemplaires en état irréprochable. Cette valorisation s’explique par la rareté relative du tirage initial et l’importance historique de cet album fondateur.
Portée historique et influence éditoriale
Astérix le Gaulois marque une rupture fondamentale dans l’histoire de la bande dessinée française. Le succès de Pilote et d’Astérix signe l’entrée en fanfare des Français dans la bande dessinée, jusqu’alors dominée par les comics américains et les créateurs belges comme Hergé.
L’impact éditorial se mesure également à l’évolution du marché de l’album. En 1961, Dargaud lance la Collection Pilote avec un tirage initial de 6 000 exemplaires pour Astérix le Gaulois. Quelques années plus tard, en 1965-1966, les albums atteignent 160 000 exemplaires, marquant l’émergence du « phénomène Astérix » qui fait la une de L’Express.
Cet album inaugural établit également les codes narratifs et esthétiques qui caractériseront la bande dessinée française moderne : l’ambition de créer une « BD pour tous » dépassant le simple divertissement enfantin, l’introduction d’un humour à plusieurs niveaux de lecture, et l’intégration d’références culturelles savantes dans un récit accessible.
Conclusion : un album matriciel
Astérix le Gaulois constitue bien plus qu’un simple premier tome : il représente l’acte fondateur d’une nouvelle conception de la bande dessinée française. Malgré les hésitations graphiques d’Uderzo et la simplicité relative de l’intrigue comparée aux développements ultérieurs de la série, cet album pose les bases narratives, esthétiques et humoristiques qui définiront l’identité d’Astérix.
Pour reprendre les mots des créateurs eux-mêmes : « Le personnage a été inventé en deux heures par Uderzo et moi, dans un éclat de rire ! » Cette spontanéité créatrice, conservée dans l’album de 1961, explique la fraîcheur et l’authenticité d’une œuvre qui ignore encore l’ampleur du succès qu’elle connaîtra.
L’importance de cet album dans l’histoire de la bande dessinée française justifie pleinement l’intérêt que lui portent collectionneurs et historiens. Au-delà de sa valeur marchande croissante, Astérix le Gaulois demeure le témoin privilégié d’un moment de rupture créative qui a profondément marqué l’évolution du neuvième art français.



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