Astérix et les Goths (1963) : Première incursion au-delà des frontières
Synopsis et développement narratif
Astérix et les Goths, troisième album de la série, marque une étape décisive dans l’évolution narrative de l’œuvre de Goscinny et Uderzo. Publié en 1963 après une pré-publication dans Pilote du n° 82 (18 mai 1961) au n° 122 (22 février 1962), cet album inaugure les aventures hors des frontières gauloises et développe une intrigue d’une complexité inédite.
L’histoire débute dans la continuité directe de La Serpe d’or : Panoramix, muni de sa serpe neuve, se rend à la réunion annuelle des druides dans la forêt des Carnutes, escorté par Astérix et Obélix qui doivent l’attendre à la lisière, les non-druides étant interdits dans l’enceinte sacrée. La région, quadrillée par les troupes romaines, recherche une bande de Goths infiltrés qui ont franchi clandestinement la frontière gauloise sous la conduite de leur chef Coudetric.
Au cours de la réunion druidique, Panoramix participe au concours du « druide de l’année » face à ses confrères qui présentent diverses spécialités : Cicatrix et sa potion faisant pousser des fleurs, Préfix et sa poudre déclenchant la pluie, Barométrix et son système pour réduire les potages en poudre, Septantesix et sa potion rendant invulnérable à la douleur. Naturellement, Panoramix remporte le trophée du « Menhir d’or » grâce à sa célèbre potion magique.
Mais les Goths, menés par leur chef suprême Téléféric, ont infiltré la forêt sacrée dans le dessein de capturer le druide vainqueur pour s’approprier sa magie et envahir la Gaule puis Rome. Panoramix est enlevé et emmené en Germanie. Alertés par le druide belge Septantesix, Astérix et Obélix se lancent à la poursuite des ravisseurs dans leur première aventure au-delà des frontières gauloises.
Après diverses péripéties et changements de costumes qui les font passer pour des espions goths auprès des Romains, nos héros atteignent la Germanie où Téléféric exige de Panoramix qu’il prépare de la potion magique. Le druide refuse, mais son interprète Cloridric, craignant pour sa vie, ment à son chef et prétend que Panoramix accepte, demandant un délai d’une semaine pour attendre la pleine lune. La situation se complique lorsque Cloridric tente de fuir et se retrouve emprisonné avec Astérix et Obélix, eux-mêmes capturés lors de leur infiltration.
La résolution s’opère par un stratagème de Panoramix qui, feignant de céder, prépare sa potion pour plusieurs chefs goths rivaux, provoquant ainsi leur affrontement mutuel. Ces « guerres astérixiennes » plongent la Germanie dans le chaos, permettant aux héros de s’échapper tandis que les Goths s’entredéchirent pour des siècles, neutralisant définitivement leur menace expansionniste.
Innovation géographique et narratiive
Astérix et les Goths constitue la première véritable excursion hors du territoire gaulois, innovation majeure qui ouvre des perspectives narratives considérables. Cette expansion géographique permet aux auteurs d’explorer de nouveaux ressorts dramatiques tout en développant une représentation satirique des peuples étrangers qui deviendra caractéristique de la série.
L’album établit également le principe de l’alternance entre aventures locales et expéditions extérieures, équilibre qui structurera durablement l’évolution de la série. Cette première sortie des frontières traditionnelles préfigure les grands voyages ultérieurs (Le Tour de Gaule, Astérix et Cléopâtre, Astérix chez les Bretons) et révèle la capacité des auteurs à renouveler leurs sources d’inspiration.
L’innovation réside aussi dans la complexité de l’intrigue qui dépasse le simple schéma binaire Gaulois/Romains pour introduire un troisième acteur, les Goths, créant un triangle géopolitique plus sophistiqué. Cette triangulation narrative permet d’explorer des thématiques nouvelles : espionnage, guerre psychologique, manipulation politique.
Dimension historique et anachronismes assumés
La représentation des Goths dans l’album révèle une approche délibérément anachronique qui témoigne de l’érudition historique des auteurs autant que de leur liberté créative. Historiquement, les Goths ne s’établissent clairement en Europe qu’au premier siècle de notre ère, dans le nord de la Pologne, pour n’apparaître véritablement dans les sources qu’au troisième siècle, lorsqu’ils s’installent au bord de la mer Noire.
La division entre Wisigoths (« Goths de l’Ouest ») et Ostrogoths (« Goths de l’Est ») ne survient qu’en 375, sous la pression des Huns, soit plus de quatre siècles après l’époque supposée d’Astérix. Goscinny assume pleinement cet anachronisme, d’autant plus que le titre « Astérix chez les Germains », historiquement plus exact, manquait d’euphonie et que la division Est/Ouest des Goths évoquait irrésistiblement le contexte contemporain.
L’album multiplie les références anachroniques assumées : casques à pointe évoquant l’armée prussienne puis allemande (XIXe-XXe siècles), architecture gothique médiévale, pommes de terre (introduites d’Amérique au XVIe siècle), caleçons (XVIIIe siècle), brouettes (XIIIe siècle), bornes frontalières modernes. Cette accumulation d’anachronismes ne relève pas de la négligence mais d’une stratégie délibérée visant à créer un univers de référence partagé avec le lecteur contemporain.
L’onomastique gothique, inspirée des noms de chefs historiques (Alaric, Théodoric, Amalaric), génère les créations goscinnesques en « -ic » : Téléféric, Cloridric, Electric, Coudetric, Passmoilcric. Cette systématisation linguistique témoigne de la rigueur créative des auteurs et de leur capacité à créer des univers référentiels cohérents.
Implications géopolitiques et contextuel contemporain
L’album, publié en 1963, s’inscrit dans un contexte géopolitique particulièrement sensible. Dix-huit ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, en pleine guerre froide, la représentation des « barbares » germaniques ne peut être détachée des réalités contemporaines. Albert Uderzo reconnaît d’ailleurs que « la caricature des Goths, donc des Allemands, est finalement assez sympa par rapport à celle dont on avait l’habitude à cette époque ».
La division entre Wisigoths et Ostrogoths constitue une allusion transparente au partage de l’Allemagne entre République fédérale (RFA) à l’ouest et République démocratique (RDA) à l’est. Cette transposition géopolitique révèle la capacité de Goscinny à intégrer les préoccupations contemporaines dans son récit antique, technique qui deviendra une marque de fabrique de la série.
La représentation de la Germanie comme un pays à la fois chaotique et militarisé, avec ses soldats marchant au pas de l’oie et ses officiers colériques, évoque irrésistiblement l’imagerie prussienne puis allemande traditionnelle. Cette stéréotypie, assumée et exagérée, vise moins la critique politique que l’effet comique par la reconnaissance de codes culturels partagés.
Les « guerres astérixiennes » qui concluent l’album préfigurent ironiquement le morcellement historique de l’Allemagne en multiples petits États (Länder), référence cultivée qui témoigne de la dimension savante de l’humour goscinnyen.
Innovations graphiques et typographiques
Astérix et les Goths marque une étape décisive dans l’évolution esthétique de la série. Uderzo y développe pour la première fois une caractéristique graphique majeure : la différenciation typographique des langues étrangères. Les dialogues des personnages goths sont retranscrits en caractères gothiques, innovation remarquable qui résout élégamment le problème de la représentation de la diversité linguistique en bande dessinée.
Cette trouvaille technique, qui sera reprise et développée dans les albums ultérieurs, témoigne de la recherche constante d’Uderzo pour enrichir les possibilités expressives du medium. L’utilisation de l’alphabet latin gothique (distinct de l’alphabet gotique historique) crée un effet de reconnaissance immédiat chez le lecteur tout en préservant la lisibilité du texte.
L’iconographie vestimentaire et architecturale révèle également une sophistication croissante. Les casques à pointe, les fourrures à poil dur, l’architecture « gothique » des constructions germaines participent à la création d’un univers visuel cohérent et immédiatement identifiable. Ces éléments anachroniques assumés fonctionnent comme des signifiants culturels efficaces.
L’évolution du trait d’Uderzo se manifeste par une expressivité accrue des personnages, une précision croissante des décors et surtout une maîtrise remarquable de la mise en scène. Les séquences d’action gagnent en dynamisme, les expressions faciales en subtilité, l’ensemble révélant un dessinateur en pleine possession de ses moyens techniques.
Caractéristiques éditoriales et valeur de collection
L’édition originale d’Astérix et les Goths présente des spécificités bibliographiques qui en font un objet de collection recherché. Tiré à 15 000 exemplaires en 1963, un chiffre élevé pour l’époque qui témoigne de la confiance croissante de l’éditeur dans le succès de la série, cet album bénéficie d’une diffusion supérieure à ses prédécesseurs.
L’édition princeps se caractérise par plusieurs éléments d’identification précis : dépôt légal du 3e trimestre 1963, numéro 403, éditeur n° 121, imprimeur Casterman. Le quatrième plat présente initialement 7 titres au catalogue (5 « déjà parus », 2 « vient de paraître »), configuration évoluant selon les réimpressions ultérieures vers 12, puis 17 titres.
Une particularité éditoriale notable : les planches originales de cet album ont été perdues, fait rarissime dans l’histoire de la bande dessinée qui confère une valeur documentaire supplémentaire aux exemplaires conservés. Cette perte explique en partie l’appréciation financière actuelle de l’édition originale, cotée entre 50 et 100 euros selon l’état de conservation.
Les rééditions suivent l’évolution habituelle de la collection : apparition progressive du dos « au menhir », modification des mentions légales, introduction de l’ISBN. L’édition « au menhir » de 1966, considérée comme première réimpression de référence, présente 12 titres au catalogue et conserve une valeur de collection substantielle.
Réception critique et impact culturel
Astérix et les Goths établit définitivement la série comme phénomène éditorial de premier plan. L’audace narrative du premier voyage hors de Gaule, la sophistication de l’intrigue, la richesse des références culturelles confirment la maturité créative du tandem Goscinny-Uderzo.
L’album inaugure plusieurs procédés récurrents qui caractériseront les grandes réussites ultérieures : déguisements multiples des héros, références géopolitiques contemporaines, guerre psychologique, résolution par la ruse plutôt que par la force brute. Ces éléments constitueront le fonds commun de l’imaginaire astérixien.
La dimension internationale de l’album se confirme par son statut de premier tome traduit à l’étranger, ainsi que par sa traduction précoce en russe. Cette reconnaissance internationale valide les intuitions créatives des auteurs et ouvre la voie à l’expansion mondiale de la série.
L’adaptation allemande de 1967, totalement réécrite pour coller au contexte politique de l’Allemagne divisée, constitue un phénomène éditorial unique. Cette version transforme Astérix et Obélix en « Siggi et Babarras », habitants de « Bonnhalla » (contraction de Bonn et Valhalla), menacés par les Romains (Américains) et les Goths de l’Est (Allemands de l’Est). Cette réappropriation politique témoigne de la plasticité idéologique de l’œuvre originale.
Apports thématiques et évolution de la série
Astérix et les Goths enrichit considérablement la palette thématique de la série en introduisant des problématiques nouvelles. La question de l’identité culturelle, abordée à travers la confrontation avec l’altérité germanique, préfigure les développements ultérieurs sur les spécificités nationales et régionales.
L’album développe également une réflexion sur le pouvoir et ses mécanismes. La manipulation exercée par Panoramix sur les chefs goths, les rivalités internes qu’il attise, la guerre civile qu’il déclenche révèlent une dimension politique nouvelle dans l’œuvre goscinnienne. Cette sophistication thématique annonce les grandes œuvres de la maturité créative.
La représentation des Romains évolue également. D’adversaires monolithiques dans les premiers albums, ils deviennent ici des auxiliaires involontaires des héros gaulois, révélant une complexification du schéma narratif traditionnel. Cette évolution témoigne de la capacité des auteurs à renouveler leurs ressorts dramatiques.
Première manifestation du génie créatif
Astérix et les Goths peut être considéré comme le premier album véritablement accompli de la série. Si les deux premiers tomes établissaient les bases de l’univers astérixien, ce troisième opus révèle la pleine maîtrise de ses créateurs et leur capacité à transcender leurs influences initiales pour créer une œuvre véritablement originale.
L’équilibre entre divertissement populaire et sophistication culturelle trouve ici sa première formulation aboutie. L’humour de situation côtoie les références savantes, les gags visuels s’articulent aux jeux de mots, l’action pure s’enrichit de considérations psychologiques et politiques.
La running gag d’Obélix (« Il est déchaîné ! »), qui ponctuera désormais les moments d’action intense, fait ici sa première apparition remarquée, témoignant de la capacité de Goscinny à créer des éléments récurrents mémorables.
Conclusion : un album fondateur
Astérix et les Goths constitue indéniablement l’album fondateur qui fait basculer la série du statut d’œuvre prometteuse à celui de création majeure de la bande dessinée française. En inaugurant les voyages internationaux, en développant une approche géopolitique sophistiquée, en créant des innovations graphiques durables et en affinant les mécanismes humoristiques, Goscinny et Uderzo posent les bases de leur succès futur.
Pour les collectionneurs et historiens de la bande dessinée, cet album revêt une importance particulière : il témoigne du moment précis où une série trouve sa voie définitive et révèle son potentiel créatif. La rareté relative de l’édition originale, conjuguée à la perte des planches originales et à la valeur historique de ce premier voyage hors des frontières, en fait un objet de collection de premier plan.
Au-delà de sa valeur marchande, Astérix et les Goths demeure un modèle d’intelligence créative, démontrant la capacité de la bande dessinée française à créer des œuvres populaires sans sacrifier la richesse culturelle ni la pertinence du propos politique. Cet album marque l’entrée de la série dans sa période de maturité créative et préfigure les chefs-d’œuvre qui suivront.



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